Thésaurus de l’immensité

                                                                                   

Mal nommer les choses, c’est ajouter aux malheurs du monde.
Albert Camus

Mal nommer les gens, c’est ajouter à leur malheur sur terre.
Le Syndicat des immenses

 Pour rallier davantage de personnes à la cause des immenses, il faut savoir bien décrire leur réalité, méconnue des escapés, et se donner, quand ils font défaut, les mots nécessaires pour y parvenir. Tel est l’objectif principal du Thésaurus de l’immensité.

Ce faisant, les immenses s’arment aussi pour mieux se défendre sur le champ de la bataille des mots, où règne la novlangue néolibérale, laquelle, pour mieux frapper, lisse le langage, multiplie les euphémismes et, scrupuleusement, un à un, vide de leur charge politique forte les mots ayant appartenu en son temps au vocabulaire de la gauche.
                                                                                   
Les premiers vidéos-mots, qui entendent populariser l’usage de ces néo(sans)logismes, sont visionnables ici.

Abolitionniste : n. (acronyme de Activiste Buté et Opiniâtre Luttant Intensément contre ces Tristes Individus qui Omettent par Nigauderie ou Négligence d’Imputer le sans-chez-soirisme aux Turpitudes de l’État). Personne qui milite pour l’éradication du sans-chez-soirisme. 1. L’État ne peut pas tout, certes, mais il ne peut pas ne pas tout faire pour que tout le monde ait un chez-soi. OK ? tu es abolitionniste. Pas ok ? Tu es fatalâche. 2. Foi d’abolitionniste, l’« État social actif » ne doit pas activer les plus vulnérables mais s’activer lui-même ! C’est la passivité de l’État qui est responsable du sans-chez-soirisme !

Assuivader (s’) : v. Trouver refuge dans la consommation d’alcool, de drogues ou de médicaments. 1. Ne pas juger, moraliser, condamner l’immense qui s’assuivade n’est pas si compliqué. Sauf pour lui-même. 2. Il m’arrive, oui, de m’assuivader, comme vous de frauder le fisc. On est quitte.

Blablaphobe : adj. Ne plus supporter aucun blabla, se méfier des déclarations théoriques ou politiques sans effet sur le terrain, suspecter des tentatives d’enfumage derrière les beaux discours. 1. On ne naît pas blablaphobe, on le devient à force d’entendre tant de baratineurs. On veut du concret, pas de la propagande. 2. Quand on sait combien les immenses sont blabaphobes, le projet d’une « Université d’été des immenses » constitue un challenge… immense !

Bureaucrature : n.f. Système tatillon, rigide et sans-cœur qui oblige, quand bien même c’est inutile, éreintant ou illégal, de produire des documents administratifs en tout genre et à répétition. 1. C’est la folie ! On vit en pleine bureaucrature ! 2. Les plus fragiles sont évidemment les moins bien armés pour se défendre contre la bureaucrature.

Burn-in : n.m. Synonyme de « burn-out de rue ». 1. Survivre sans chez-soi est un travail à temps plein, particulièrement épuisant, et une source de stress permanente. Et les moments de quiétude ou de déconnexion sont très rares. D’où le burn-in bien connu de beaucoup d’immenses. 2. Le burn-in, comment oser en parler quand on est accusé de glander toute la journée ?

Caméléoner (se) : v. Dissimuler sa propre immensité. 1. Se caméléoner, ça peut prendre un temps fou ! 2. Douche, vestiaire, coiffure, etc. Notre mission, c’est permettre aux gens de se caméléoner.

Chair-à-boulot : n.f. Personne précarisée dont l’existence permet aux travailleurs sociaux d’avoir un travail salarié. 1. Je suis de la chair-à-boulot et faut pas croire qu’on m’a un jour dit merci ! 2. La première fois qu’une SDF s’est présentée comme de la chair-à-boulot, j’ai pas compris.

Chair-à-subsides : n.f. Personne précarisée dont la fréquentation d’une association permet à celle-ci de prétendre à des subsides. 1. On m’aide, ok, mais ça va dans les deux sens : faut pas oublier qu’on est aussi de la chair-à-subsides ! 2. En France, on ne dit pas chair-à-subsides, mais chair-à-subventions.

Charitaliser : v. Décréter que les valeurs de l’immense ne pèsent pas, ou à peine, dans l’aide qui lui est apportée. 1. Végétarien ou non, halal ou non, cru ou cuit, avec ou sans gluten, peu importe ! Pour certains, faut surtout pas « faire le difficile » ! L’aide alimentaire, c’est vraiment là où ça charitalise le plus. 2. Est-ce possible d’aider sans, tôt ou tard, fût-ce par devers soi, charitaliser ?

Déchèqueter : v. Dévaloriser quelqu’un, ou soi-même, à cause de son immensité, réelle ou supposée. 1. Se sentir déchèqueté est la plus grande souffrance des immenses. 2. Difficile de survivre dans des conditions de plus en plus indignes et de ne pas se déchèqueter à la longue… mais j’y suis arrivée !


Déconjoindre
: v. À cause du « statut de cohabitant » réduisant les revenus dits de remplacement, s’interdire de vivre en couple, dans une colocation ou un projet d’habitation solidaire. 1. On a déjà dû déconjoindre mais les contrôles abusifs dans notre vie privée n’ont pas cessé pour autant, au contraire ! 2. Déconjoindre, c’est vivre séparés, non par choix, mais par nécessité financière.

Déficitomane : n. Une personne en manque chronique du strict nécessaire à une vie décente. 1. Pour moi, on devient déficitomane pour deux raisons : faute de droits (comme un sans-papiers) ou par auto-dilapidation, auto-gaspillage, auto-sabotage (comme une personne dépendante). 2. Entre déficitomanes, on se comprend au quart de tour.

Désistant·e social·e : n. Assistant·e social·e qui méconnaît la législation sociale, l’explique mal et/ou ne l’applique pas totalement, ou imparfaitement. 1. Sur les règlements collectifs de dette, j’en connais plus que ma désistante sociale ! 2. Y a des désistants sociaux qu’on se demande comment ils ont obtenu leur diplôme. moins qu’ils fassent exprès de faire de la rétention d’information.

Détemporiser : v. Perdre la notion du temps, ne plus avoir de repères temporels au-delà du court terme. 1. Le problème, pour ceux qui détemporisent, c’est de s’imaginer dans l’avenir, de définir un projet, ce qu’on leur demande tôt ou tard. 2. J’ai vécu 7 ans à la rue mais je n’ai jamais détemporisé.

Dilapivader : v. Dépenser l’essentiel de son revenu mensuel en quelques nuits à l’hôtel, un city trip ou un gros achat qui fait plaisir. 1. Il dilapivade, puis il fait la manche. C’est comme ça qu’il trouve son équilibre mental. 2. Les gens, ils comprennent pas. C’est pas qu’on gère mal notre budget : on dilapivade, c’est tout. C’est une manière de soupaper*. Parmi d’autres.

Duplimmence : adj. Qualifie une personne duplice dans son rapport avec les immenses, parfois empathique, solidaire et soutenante, parfois réprobatrice, rejetante et accusatrice. 1. Mon mec est une caricature de duplimmence : il peut donner une pièce de deux euros à une mendiante et en dire des horreurs dix mètres plus loin. 2. Tout le monde, au début, est duplimmence avec H., un gars trop instable, trop imprévisible.

Égolitaire : adj. Qualifie la personne qui, non par égoïsme ou manque de solidarité, mais parce qu’elle est dans une situation de grande précarité, privilégie le chacun-pour-soi radical. 1. Facile d’être altruiste quand on en a les moyens ! Si t’es pas égolitaire, c’est que t’es pas dans la merde. 2. On est amis tant que l’autre n’est pas un poids, sinon ciao bonsoir ! Le maître-mot de l’égolitaire, c’est : priorité soi.

Éjacter (s’) : v. S’interdire d’entrer dans un lieu, par peur d’en être aussitôt dégagé pour cause d’immensité visible, que cette peur soit, ou non, fondée. 1. J’en vois qui s’éjactent, pourtant je les accueillerais avec cordialité, pour aller aux toilettes par exemple. 2. À la fin, tu t’éjactes sans t’en rendre compte, sans vraiment le décider, c’est devenu naturel, pour ainsi dire.

Éluctabilité : n.f. (du latin eluctabilis, « qu’on peut surmonter en luttant »). Ce qui n’est pas une fatalité est une éluctabilité. 1. Même si l’éluctabilité du sans-chez-soirisme n’était pas démontrée, la morale (ou la conscience politique) exige que l’on fasse comme si ! 2. Inversons la charge de la preuve : aux fatalâches de démontrer que l’éluctabilité du sans-chez-soirisme est une utopie ! Qu’ils mettent d’abord tout en place pour qu’il n’y ait plus de personnes sans chez-soi (y a du boulot !) et on verra bien après s’ils ont raison ou pas.

Éluctable : adj. (du latin eluctabilis, « qu’on peut surmonter en luttant »). Ce qui n’est pas inéluctable est éluctable. 1. Qui aurait dit il y a 20 ans que la stigmatisation des homosexuels ou le harcèlement sexuel dont les femmes sont victimes, par exemple, étaient éluctables ? 2. L’origine du mot le dit bien : c’est en luttant que les personnes sans chez-soi arriveront à convaincre que leur situation est éluctable. Mais comment lutter quand on dépense l’essentiel de son énergie à survivre ?

Emmerdire (s’) : v. Se sentir coupable de son immensité, se l’expliquer en s’en considérant totalement responsable, considérer n’avoir que ce qu’on mérite. 1. Tout est fait pour qu’on s’emmerdise. Y a des regards, ou des phrases, qu’on n’oublie pas, qui vous enfoncent dans la honte de soi. 2. Au Syndicat des immenses, on veut politiser l’immensité, ce qui n’empêche pas certains de continuer à s’emmerdire.

Enferdettement : n.m. La spirale infernale de l’endettement. 1. Il y a enferdettement quand la personne ne va pas réintégrer un logement car elle sait que les huissiers vont débarquer une semaine plus tard. 2. Je préfère en baver dans l’enferdettement et vivre dans la clandestinité que de payer les pensions alimentaires à mon ex !

Escapé·e : n. (acronyme Enclos·e dans le Système mais Capable Aisément et Périodiquement de s’en Échapper). C’est la dénomination des personnes non-immenses. 1. En forgeant « escapé », le Syndicat des immenses envoie un message politique fort, qui prend la pensée dominante à rebrousse-poil : les personnes communément estimées les plus « intégrées » ou « insérées » le sont en fait le moins. 2. Derrière le mot « escapé », il faut entendre : arrêtez d’exiger de nous des « preuves (de volonté) d’insertion » ! Les immenses sont « dans » le système H24… sauf quand ils soupapent…

Escapitude : n.f. L’escapitude est le biotope des escapés. 1. Escapitude rime avec plénitude, certes, mais le bonheur de fuir a quand même quelque chose de tordu. 2. Pionnière réponse du berger à la bergère : le Syndicat des immenses a listé les nuisances causées aux immenses par l’escapitude des escapés !

Étoiler (s’) : v. Préférer dormir à la rue tant l’abri proposé est rebutant, sale, bruyant, dangereux ou non-individualisé 1. Ce parc est agréable pour s’étoiler, il est vraiment tranquille. 2. Je ne suis pas la seule à m’étoiler ici tous les soirs.

Éventailler (quelqu’un) : v. Raconter des salades aux plus vulnérables, leur faire des promesses en l’air, jurer que leur situation va s’améliorer. 1. Plus les élections approchent, plus les politiciens nous éventaillent ! 2. Inutile de m’éventailler, je sais bien que tout est bloqué. Vous pensez que je ne peux pas l’entendre ?

Excédomane : n. Personne qui possède des choses en excédent, dont elle n’a pas besoin, qu’elle les ait obtenues par héritage, en travaillant dignement ou en exploitant les autres. 1. Devenir excédomane est un rêve qu’on nous a inculqué et c’est le cauchemar de la planète. Et le plus gros pavé dans la mare d’un monde plus juste. 2. Au Syndicat des immenses, on distingue les immenses et les escapés. Moi, je préfère déficitomance et excédomane.

Excommuné·e : adj. Qualifie une personne qui, faute d’un chez-soi, n’est attachée officiellement à aucune commune. 1. Tu vis à la rue mais, pour toucher ton revenu [d’intégration sociale], tu dois prouver des « attaches » à la commune dont tu sollicites l’aide ! T’es excommuné et tu dois faire… comme si tu l’étais pas ?! 2. Ah ! si tous les excommunés se mettaient ensemble… Plus facile à dire qu’à… Mais non, il y a le Syndicat [des immenses] !

Exproprier (s’) : v. À la longue, après des années de vie à la rue, s’être tellement désocialisé, voire déconnecté d’avec soi-même, déclarer préférer rester à la rue plutôt que (tenter de) réintégrer un logement. 1. Au journaliste qui se plaît à dire que certains SDF ont choisi de vivre à la rue vu qu’ils s’exproprient, il faut retirer la carte de presse ! 2. Les bons résultats de la méthodologie du Housing First prouvent que s’exproprier n’est pas une fatalité.

Fantomiser : v. Réduire quelqu’un à une place dans une queue, à un nom dans une liste d’attente, à un numéro de dossier. 1. Faudrait classer les associations selon qu’elles fantomisent un peu, beaucoup ou jamais, accidentellement ou systématiquement, au début ou à la fin. 2. « Fantomisé » et « atomisé », ça rime, et ce n’est pas un hasard.

Fatalâche : n. Désigne une personne qui préfère penser que le sans-chez-soirisme est une fatalité et/ou décide de ne pas remettre en question sa conviction. 1. Tant qu’il y aura des fatalâches, la société pourra se contenter d’éviter que les personnes sans chez-soi crèvent comme des chiens sur la voie publique ! 2. Le sans-chez-soirisme a encore de beaux jours devant lui : 99 % de la population actuelle est fatalâche.

Fricher : v. Être immense et, en même temps, être riche sur le papier (détenteur d’une grosse somme sur un compte bancaire temporairement bloqué ou copropriétaire d’un bien en indivision à l’étranger) et/ou dans un avenir plus ou moins proche (futur héritier d’une somme et/ou de biens importants). 1. Y a immenses et immenses. Ceux qui frichent et ceux qui ne demanderaient pas mieux. 2. Oui, je friche, à moins que je sois déshérité.

Frodopathe : n. Fraudeur social, abuseur du système, profiteur professionnel, tire-au-flanc. 1. Je ne me considère pas un frodopathe. Je me débrouille, oui, et slalome un peu, comme tout le monde, quoi ! 2. Beaucoup de dispositifs législatifs partent du présupposé que les allocataires sociaux sont des frodopathes, sinon de fait, au moins en puissance.

Grand soirisme : n.m. Nom donné au moment où, dans une ville, une région ou un pays, plus personne n’est sans chez-soi (par allusion au «Grand soir» des communistes). 1. Le Grand soirisme, on ne l’attend pas en brûlant des cierges, on y travaille pied à pied. 2. Moi, le Grand soirisme, j’y crois pas. Y aura toujours des bras cassés et des sans-dents.

Habitrer (quelque part) : v. Faute d’un chez-soi, passer la nuit à l’abri chez quelqu’un, dans un centre d’hébergement d’urgence, ou encore, par exemple, dans le sas d’entrée d’une banque. 1. C’est là que j’habitre depuis des semaines. 2. Dormir dans un parc, c’est pas vraiment s’habitrer.

Héroskwaire : n. Personne fière de tenir héroïquement dans sa situation précaire. 1. Faut l’entendre raconter son histoire : un véritable héroskwaire ! 2. Pour un héroskwaire, renouer avec une vie « normale » dans un vrai logement, c’est loin d’être évident.

Hiérarchisme : n.m. Attitude ou politique visant à souligner, classer et hiérarchiser les différences entre les individus, aux dépens de leurs ressemblances. 1. Foi d’immense, l’hiérarchisme est partout. Même entre nous. C’est dévastateur. Plus délétère que l’élitisme. On n’imagine pas l’énergie déployée pour se sentir « au-dessus » de la personne juste « en dessous ». 2. Inutile d’espérer circonvenir un jour l’hiérarchisme inhérent à la nature humaine. Mais comment limiter les dégâts de cette allergie à l’égalité ?

Immencipation : n.f. L’idéal et l’objectif psycho-politique d’émancipation compte tenu des contraintes spécifiques à l’immensité. 1. Ah le joli mot ! Mais il ne suffit pas d’avoir inventé « l’immencipation » pour qu’elle se traduise dans les faits. 2. Faciliter l’immencipation est la raison d’être du Syndicat des immenses.

Immenscapé·e : n. Personne qui est un·e immense dans telles dimensions de son existence et un·e escapé·e dans telles autres dimensions. 1. Elle est en logement depuis 5 ans, totalement stabilisée, mais ses années de rue l’ont irréversiblement marquée. C’est l’immenscapée type. 2. J’ai été escapé, puis immense, puis de nouveau escapé. Ça ne fait pas de moi un immenscapé, mais je vois bien le concept. Beaucoup de « gilets jaunes », en revanche, sont des immenscapés.

Immense : n. (acronyme de Individu dans une Merde Matérielle Énorme mais Non Sans Exigences). « Immense » est la dénomination, ni stigmatisante ni réductrice, desdits sans-abri, sans-domicile, sans-logis, sans-papiers, SDF, précaires, mal-logés ou habitants de la rue. 1. Le mot « immense » est plus respectueux, sans conteste, et l’irrespect est ce dont beaucoup d’immenses se disent victimes. 2. Le mot « immense » n’est pas que du politiquement correct. Il y a un programme politique derrière.

Immensicide : n.m. Mort prématurée d’une personne imputable, à son immensité et à la carence des pouvoirs publics. 1. Elle est morte, non d’une maladie incurable, mais du fait de l’incurie de l’État. C’est un cas d’immensicide, sans conteste. 2. On a dénombré 70 immensicides en 2020 dans la Région de Bruxelles-Capitale. Et c’est une estimation basse.

Immensisme : n.m. Terme regroupant toutes les formes de discrimination, de ségrégation, de rejet, de dépréciation ou de mépris fondées sur l’immensité réelle ou présumée d’une personne. 1. J’ai vu la liste : sexisme, âgisme, racisme, et je me suis dit : et nous ? À quand le tour de l’immensisme ? 2. Moi, victime d’immensisme ? Avec quoi vous venez ? Je veux avoir un logement à moi, pas être une victime. Je ne suis victime de rien.

Immensité : n.f. (acronyme de Immersion dans une Merde Matérielle Énorme, non Sans Impact sur la Trajectoire de l’Émancipation). L’immensité est le biotope des immenses. 1. Il faut des mots nouveaux pour dire les délices de l’immensité, dont les escapés n’ont pas idée. 2. La lecture du « Thésaurus de l’immensité » devrait être imposée dans toutes les écoles sociales !

Immentalisé·e : adj. Qualifie une personne dont la santé mentale s’est dégradée à cause de son immensité. 1. Après tant d’années à la rue, elle n’est pas du tout immentalisée, c’est juste incroyable. 2. Y a les immentalisés et ceux qui se sont retrouvés dans l’immensité à cause de leurs problèmes de santé mentale, ne pas confondre ! Mais au final, il y a ce constat : la santé mentale de beaucoup de personnes sans logement n’est pas bonne.

Immercité·e : adj. Qualifie une personne qui, ne présentant aucun signe extérieur de son immensité, passe inaperçu. 1. C’est par dizaines que vous croisez tous les jours et, sans le savoir, des immenses immercités. 2. Y a certes des détails qui ne trompent pas et les gens vous cataloguent d’un regard, mais ils se gourent parfois ! Être immercitée 7 jours sur 7, j’y arrive pas.

Immotop : adj. Qualifie la personne qui va tellement mal que, par dissociation et pour survivre à son mal-être, elle ne s’insurge plus, ne se plaint pas, voire déclare aller parfaitement bien. 1. Être immotop permet de ne pas faire de vagues, ou de ne pas remuer le fer dans la merde où l’on est. 2. Je me demande si l’immense immotop est toujours conscient de l’être.

Immuseler (quelqu’un) : v. Discréditer, déconsidérer ou relativiser le point de vue, les opinions, voire les ressentis d’un·e immense. 1. Là-bas, mes émotions, je me les garde. On t’immusèle et ça se sent tout de suite. 2. Avec la fatigue, ou pour me protéger aussi, je m’en rends compte, j’immusèle mes bénéficiaires. J’entends ce qu’ils me disent mais ne les écoute pas vraiment. La solution, docteur ?

Inclichable : adj. Qualifie une personne qui ne se retrouve pas du tout dans le portrait-type des personnes de la catégorie à laquelle elle appartient. 1. Je suis un immense, c’est clair, mais tout ce qu’on dit des immenses, c’est pas moi. La mésestime de soi, par exemple, je connais pas. Y a pas plus fier que moi ! Enfant, déjà, j’étais inclichable. 2. Les clichés caricaturent, mais soyons honnête, je m’y reconnais quand même un peu. Je suis moins inclichable que je pensais.

Indigenter (s’) : v. Se sacrifier, se négliger, s’oublier au profit de son (ses) enfant(s), de crainte d’en perdre la garde. 1. Faut pas que je m’indigente trop, car, sinon, ça peut se retourner contre moi. Je l’ai compris, à demi-mots, dans le bureau de la directrice de l’école de la petite. 2. Les femmes s’indigentent plus que les hommes ? Pas sûr.

Inexister (s’) : v. Dévaloriser, déconsidérer ou relativiser son propre point de vue, ses opinions, voire ses ressentis. 1. Comme déconnecté de moi-même, ou connecté en mode négatif, je m’inexistais totalement. Mes émotions devaient être validées par l’autre (mon assistante sociale, en l’occurrence) pour que je les écoute. 2. Celui qui s’inexiste pousse à l’extrême son complexe d’infériorité.

Inexister (quelqu’un) : v. Nier quelqu’un du fait de son immensité et, ce faisant, l’y enfoncer à ses propres yeux. 1. Tu n’as pas fait semblant de ne pas le voir, tu l’as inexisté ! Et c’est ton droit le plus strict, là n’est pas la question. 2. C’est parce qu’on dérange qu’on nous inexiste.

Jurlejourer : v. Survivre au jour le jour. 1. Tu jurlejoures nuit et jour ! Faut avoir où se poser pour faire une pause et se soucier du lendemain. 2. Je donne l’impression de jurlejourer pour qu’on ne me pose pas trop de questions.

Kafkayer (quelqu’un) : v. Plonger quelqu’un dans un labyrinthe administratif. 1. J’étais paumé et après ils m’ont kafkayé. Comme une double peine. 2. Pourquoi kafkayer les plus désarmés, dépourvus, dépassés ? De quoi veut-on les punir ? Est-ce une manière sadique de les épuiser, de les pousser vers la sortie, d’en venir à bout ?

Loterisqué : Qualifie une (période de) vie, dont les paramètres essentiels dépendent de la qualité aléatoire, changeante et/ou indéterminée de l’association, du CPAS, du travailleur social, de la juge, etc. sur le·a·quelle on tombe. 1. Quand tu dépends des autres, ça craint : ta vie est loterisquée et t’as intérêt à tirer le bon numéro. Tu deviens superstitieux. Tu ne te bats plus, tu croises les doigts. Certains prient. 2. Un escapé change d’avocat quand il n’en est pas content. Il n’est pas à la merci du hasard. Sa vie est rarement loterisquée.

Manger aux quatre vents : loc. Se nourrir à l’extérieur, dans un lieu improvisé et inadéquat, inconfortablement. 1. Tant qu’il y aura des distributions en rue, on sera condamnés à manger aux quatre vents. 2. C’est joli, « manger aux quatre vents », mais c’est la galère. Et l’humiliation.

Nullepartout : adv. Évoque le paradoxe de la personne juridiquement inexistante car sans-papiers mais qui multiplie par ailleurs les preuves d’existence officielle dans différents registres (numéro national, mutuelle, carte médicale, etc.). 1. Finalement, j’existe ou je n’existe pas ? Les deux : je suis nullepartout ! 2. Être nullepartout n’est pas vraiment confortable. Y a de quoi devenir fou, parfois, la nuit.

Oisivalser : v . Jouir d’une énorme liberté, car dégagé, du fait de son immensité, de tout engagement, rendez-vous, responsabilité, échéance, obligation, stress. 1. On ne va pas se mentir, oisivalser, même si ça ne dure qu’un temps, c’est quand même le pied ! J’en conçois même une forme de nostalgie, parfois. 2. Pour bien oisivalser, faut pas avoir mauvaise conscience.

Papiérate : n. Personne parfaitement « intégrée » dans la société, à ceci près qu’elle n’a pas de papiers. 1. Les papiérates ne sont pas des immenses, par définition. 2. Que le gouvernement n’envisage pas la régularisation des papiérates, ça dépasse l’entendement. Un papiérate est un contributeur net.

Passivister (quelqu’un) : v. Considérer a priori quelqu’un coupable de passivité, d’oisiveté, d’immobilisme. 1. C’est terrible de se sentir passivisté. Vraiment pas encourageant d’être soupçonné d’être de mauvaise volonté. Et quel cliché ! 2. Ils veulent nous « activer » parce qu’ils nous passivistent. Au lieu d’avancer ensemble vers une solution. On nous fait des procès de non-intention.

Pérempter (se) : v. Baisser les bras, ne plus combattre son immensité, l’accepter comme une fatalité, une malédiction, un destin. 1. C’est difficile à comprendre, mais se pérempter peut être une manière de se préserver, quand on a épuisé « l’énergie du désespoir ». Le contraire du suicide. Un instinct de survie. 2. Je peux rien pour lui, il se pérempte. Quel échec ! Il dit qu’il a tiré le mauvais numéro de la loterie de la vie.

Polinioré·e : adj. Qualifie une personne qui ne se sent pas du tout représentée dans les instances politiques. 1. Y a des ouvriers, des immigrés, ou des fils de, au Parlement, mais aucun immense, ou fils d’immense. On est poliniorés. 2. Les immenses sont poliniorés pour une raison très profonde : on sait à peine qu’ils existent, on l’oublie le plus souvent, et on en a une représentation simplificatrice, caricaturale et tout à fait superficielle.

Prisolutionné·e : adj. Qualifie quelqu’un qui, par peur et/ou faute d’énergie, renonce à faire le pas pour se sortir d’une situation critique, alors qu’il le désire par ailleurs et que les conditions sont réunies. 1. Je me souviens, j’ai été prisolutionné pendant des mois. Impossible à expliquer. Comme si je trouvais un confort, ou une sécurité, à la merde dans laquelle j’étais ! 2. Travailler avec une personne prisolutionnée est épuisant. On a tout mis en place, et puis elle dit « Non, je ne suis pas prêt. » Tu as envie d’exploser parfois.

Régênerrer : v. Dormir ou siester le jour faute d’avoir pu bien dormir la nuit. 1. Ineptie (ou honte ?) bruxelloise : une seule association permet aux immenses de régênerrer. 2. Le médecin dit que régênerrer, à la longue, c’est pas bon pour la santé. Et je confirme.

Sans chez-soi (personne) : loc. adj. Qualifie une personne privée d’un authentique chez-soi. 1. Les personnes dormant à l’extérieur, mais aussi celles hébergées chez un proche, dans un squat ou une occupation, un centre d’hébergement d’urgence, un hôtel ou une maison d’accueil, elles sont toutes dites « sans abri » alors que leur point commun est d’être sans chez-soi : aberrant ! 2. Certains, par abus de langage, parlent des sans-chez-soi. Le minimum est de dire « personnes sans chez-soi », ou PSC.

Sans-chez-soirisme : n.m. Mot correct pour ledit « sans-abrisme », celui englobant, en réalité, la situation de toutes les personnes dépourvues d’un chez-soi et non d’un abri. 1. Le sans-chez-soirisme croît partout où l’on croit qu’il est inéluctable. 2. La fin du sans-chez-soirisme est possible ! Il est éluctable ! Sa soi-disant fatalité est une contre-vérité éhontée et criminelle !

Sans-journisme : n.m. Incapacité matérielle, parfois physique en plus, de faire quoi que ce soit de sa journée. 1. La journée passe et rien ne s’est passe. Le sans-journisme peut rendre dingue, mais certains s’en accommodent très bien, à la longue. 2. Marcher est une manière de lutter contre le sans-journisme. Mais on ne peut pas marcher toute la journée !

Sopligé·e : adj. Qualifie une personne qui, faute d’alternative, accède à un centre bien qu’elle n’apprécie pas, dont elle désapprouve, par exemple, le règlement d’ordre intérieur. 1. Ne jamais l’oublier, c’est pas comme s’ils avaient l’embarras du choix. Un bénéficiaire qui passe la porte du service, c’est peut-être qu’il était sopligé. 2. Je supporte pas DoucheFLUX, mais, là, un samedi, 13h30, à Bruxelles, c’est mort : t’es sopligé de te doucher là. Ou tu attends lundi.

Soupaper : v. Avec les moyens du bord aussi limités soient-ils et faute d’une chez-soi (c’est-à-dire d’un refuge), parvenir à souffler, décompresser, se déconnecter, se ressourcer, se vider la tête, se distraire, se détendre, se relâcher. 1. Boire, c’est le plus sûr et le moins cher moyen de soupaper. Y a plein d’autres moyens, comme un week-end à la mer. Ou claquer tout son revenu en 5 nuits d’hôtel. Si tu soupapes pas, tu crèves. 2. Par définition, les escapés, eux, ils ne soupapent pas. D’abord parce qu’ils ont un chez-soi, ensuite parce qu’ils ont des vacances, de vrais week-ends et des loisirs. Sans parler du shopping dit récréatif !

Sourvie : n.f. Survie dans des conditions déshumanisantes. 1. À cause de leurs revenus rabotés pour cause de cohabitation, les plus fragiles sont sciemment installés dans la sourvie. 2. Dans la survie, on surmonte tant bien que mal les difficultés matérielles de l’existence. Dans la sourvie, on n’y arrive pas, ces difficultés sont insurmontables.

Sourvivre : v. Durer dans la sourvie. 1. Ils calculent le seuil de pauvreté sous lequel ils nous forcent, après, à sourvivre avec un revenu de misère. Et il faudrait dire merci ?! 2. Je sourvis, tu sourvis, il / elle / on sourvit, nous sourvivons, vous sourvivez et ils s’en foutent, regardent ailleurs ou n’y pensent pas.

Sparadisme : n.m. Politique privilégiant systématiquement les solutions temporaires, au détriment des solutions structurelles. 1. L’officielle « lutte contre la pauvreté » pousse le sparadisme à des sommets inégalés. 2. Les immenses ne manquent pas d’idées pour mettre fin au sparadisme dont ils font les frais.

Tranquillégal·e : adj. Qualifie une personne qui, bien qu’en situation irrégulière, garde toute sa sérénité. 1. Je ne crains pas d’être contrôlé car j’ai le droit de vivre sur terre, je ne suis pas un envahisseur, n’ai commis aucun délit et ne coûte rien. Ils peuvent m’arrêter mais je n’ai rien à me reprocher. Je suis total tranquillégal ! 2. Pas sûr qu’on rencontre des sans-papiers tranquillégaux dans un pays raciste ou xénophobe.

Tuteller (quelqu’un) : v. Prendre quelqu’un sous son aile à coups de propos et de comportements paternalistes, infantilisants et/ou néocoloniaux, et tôt ou tard moralisateurs. 1. Méfie-toi des âmes charitables aveuglées par leurs « bonnes intentions » : elles te tutellent en moins de deux et tu n’oses pas t’en défaire, de peur de les blesser. 2. Peu à peu, je me suis senti tutellé par cette éducatrice, alors qu’elle pourrait être ma fille ! J’ai claqué la porte.

Ventriloquer (quelqu’un) : v. Parler de la personne et détailler sa situation, ses besoins voire ses opinions, en sa présence et sans lui demander son avis. 1. Oups, désolé, j’allais te ventriloquer… Tu racontes ton aventure incroyable? Je ne dis plus rien, promis. On t’écoute. 2. Entre professionnels, j’avoue, on ventriloque très vite. Pour gagner du temps aussi. Et rare sont les bénéficiaires qui protestent.

Verbiolence : n.f. Propos extrêmement violent adressé à une personne prise dans un rapport de force très défavorable. 1. « Pas content ? Tant pis, c’est comme ça!», ou « Pas content ? Allez voir ailleurs ! », ou encore « Pas content ? Portez plainte ! » Ces exemples de verbiolence sont le quotidien de beaucoup d’immenses. 2. Chaque fois que j’ai été victime de verbiolence, la personne, en face, clairement, se sentait toute-puissante.

Violonner : v. Raconter pour la millième fois tout ou partie de sa vie. 1. À force de violonner, tu brodes un peu, noircis au besoin le tableau, répètes telles quelles des phrases que tu connais par cœur. 2. Un jour, fatiguée de devoir violonner, j’ai vraiment raconté n’importe quoi. Ça n’a pas fait avancer le schmilblick, mais j’en rigole encore.

Vulnéré·e : adj. Qualifie une personne qui, brisée, défaite, cassée, diminuée, n’est plus que l’ombre d’elle-même. 1. Vulnérable, tu es fragile. Vulnéré, tu es foutu. Un mec vulnéré ne vivote pas sous le cynique « seuil de risque de pauvreté », mais sous le « seuil de pauvreté », point barre. 2. On ne travaille pas avec les personnes vulnérables comme avec les vulnérées. Pour ces dernières, on est davantage dans le palliatif : zéro objectif, juste être là.

Yoyoter (quelqu’un) : v. Balader quelqu’un d’un service social (ou d’un travailleur social) à un autre, parsemer les démarches administratives d’allers-retours ou les multiplier à l’envi. 1. Pourrais-je avoir un rendez-vous ? Mais pas pour me faire de nouveau yoyoter, hein ? Soyons clair ! 2. Ils croient qu’on les yoyotent pour le plaisir mais c’est le système qui veut ça. C’est pas de gaité de cœur !

ZIR (Zone d’Inconditionnel Respect) : n.f. Lieu où l’immense est toujours bienvenu·e, est accueilli·e avec respect, peut au moins accéder gratuitement aux toilettes et recevoir un verre d’eau. 1. Va pour un verre, mais pas là, crois-moi, on ne passera pas la porte. Mais je connais une ZIR pas loin. 2. Faudrait une carte, ou une appli, avec tous les commerces ou espaces culturels qui sont des ZIR. Tel est mon désir !