Ne pas se tromper d’optimisation !

Lettre ouverte du Syndicat des immenses au nouveau Gouvernement bruxellois

Pour info ou rappel, les immenses sont les personnes en non-logement ou mal-logement, en clair, les « personnes concernées » au premier chef par la lutte contre le sans-chez-soirisme et, depuis mars 2019, le Syndicat des immenses (SDI) porte leurs voix et revendications et, surtout, leur diagnostic sociétal quant à la fin possible, souhaitable et rentable du sans-chez-soirisme.

S’agissant du sans-chez-soirisme, la Déclaration de Politique Régionale (DPR) du Gouvernement bruxellois, sortie le 13 février, mentionne des « gains d’optimisation » grâce à « une meilleure coordination et opérationnalisation des acteurs ». Le lendemain, dans De Standaard, Frédéric De Gucht, le président de Anders, précise : « Il faut trouver une solution pour les sans-chez-soi : nous allons regrouper les cinquante différentes associations [composant le secteur du sans-chez-soirisme] sous l’égide du Samusocial, ce qui permettra de réaliser d’importantes économies en termes de frais généraux et d’efficacité. C’est une véritable révolution. »

Réjouissons-nous d’abord de la volonté affirmée de « trouver une solution pour les sans-chez-soi », admirable écho aux mots « fin du sans-chez-soirisme » qui figuraient dans la DPR du précédent gouvernement. Une forme de continuité est donc assurée.

Mais précisons ensuite que la « véritable révolution » n’est pas où Frédéric De Gucht la voit : elle tient en réalité au fait que la problématique du sans-chez-soirisme soit principalement traitée dans le chapitre Logement de la DPR, et non dans le chapitre Social-Santé. Car tel est en effet le cœur du combat du SDI : démontrer que le sans-chez-soirisme est d’abord, voire uniquement pour certains, un problème de logement et non, tel qu’on le pense spontanément, seulement le symptôme d’un problème social-santé.[1]

Mais quid de la « révolution », telle que présentée par Frédéric De Gucht ? Elle pèche par sa superficialité.

Son vrai nom, d’abord, est plutôt « optimisation », s’agissant « de frais généraux et d’efficacité ». Mais il y a optimisation et optimisation.

Il y a l’optimisation comptable, managériale et court-termiste, celle que vante la DPR, et il y a l’optimisation qualitative, multidimensionnelle et long-termiste, celle que le SDI, avec d’autres, appelle de ses vœux.

Il y a l’efficacité des seuls moyens engagés hic et nunc, la fin étant donnée et non discutée, et, à l’inverse, il y a l’efficacité pensée à l’aune d’une intelligence subtile et nuancée, fût-elle contre-intuitive aux yeux des néophytes, de la fin à atteindre, en l’occurrence la fin du sans-chez-soirisme.

Alors que, d’un côté, celui de la coalition gouvernementale, on voit partout des charges et des coûts, à réduire par définition, attachés à la gestion d’un problème, de l’autre on cherche partout des opportunités d’investissement à même de contribuer à la résolution du problème et, in fine, de réduire, non faiblement mais drastiquement, les dépenses.

Ici, on néglige les coûts induits par les conséquences des décisions prises, se limitant aux coûts sur lesquels les décideurs politiques ont prise, d’autant que l’« impact » de ces décisions est facilement communicable à la faveur de magnifiques camemberts et autres graphiques dynamiques. Là, on prend le temps de considérer tous les coûts induits, fussent-ils cachés, insoupçonnables ou simplement transférés ailleurs par suite des décisions prises.

Il y a donc optimisation et optimisation : il y a les obsédés de la baisse immédiate des dépenses, quitte à faire exploser les dépenses futures, et il y a les soucieux de la solution, d’autant qu’elle existe, est humainement souhaitable… et financièrement rentable !

Bref, les donneurs de leçon de bonne gestion ne sont pas toujours, tant s’en faut, bien inspirés et le gaspillage des deniers publics n’est pas toujours là où on le pointe du doigt. En clair : une autre optimisation est possible, Monsieur De Gucht !

Cofondateur, ex-directeur et coordinateur du pôle Plaidoyer de l’ASBL DoucheFLUX, une des « cinquante associations » composant le secteur bruxellois du sans-chez-soirisme, je suis bien placé pour admettre qu’une synergie encore meilleure entre ces associations pourrait générer quelques économies, mais à la marge seulement, sauf à détruire la richesse du tissu associatif, dont la variété des services, méthodes et approches se complète et permet aux personnes de trouver ce qui est le plus adapté, ou, restons humbles, le moins inadapté, à leurs besoins.[2] Soyons de bon compte, un clair bénéfice d’un éventuel « regroupement » serait d’éviter, en mettant un terme aux appels à projet, la mise en concurrence des associations, que l’on somme, par ailleurs, de collaborer. Double point d’attention, ensuite, à l’adresse du gouvernement : plus le « regroupement » des associations « sous l’égide du Samusocial » — la seule ASBL de droit public, et non privé, du secteur du sans-chez-soirisme — est intense, 1) moins importants seront les dons, toujours « ciblés » et qui se chiffrent en millions d’euros, qu’ils émanent de citoyens, d’entreprises ou de fondations, en faveur des personnes sans chez-soi, et 2) moins nombreux seront les bénévoles prêts à s’investir au sein des associations. Personne ne conçoit de faire un don financier ou de proposer un bénévolat, fût-ce indirectement, à la Région bruxelloise. Enfin, il faudra comprendre pourquoi le même projet de « regroupement » réalisé en 2020 à Glasgow sous le nom The Alliance a pris fin en 2023.

Cela étant dit, le message que le SDI veut adresser au nouveau gouvernement est que la nécessaire « révolution » à fomenter au sein de la lutte contre le sans-chez-soirisme ne passe pas par l’optimisation d’un fichier Excel régional.

Elle passe par un changement radical de logiciel, avec, à la clé, des dizaines de millions d’euros d’économie pour les finances publiques : non plus gérer un sans-chez-soirisme soi-disant inéluctable, mais décider sociétalement de se donner les moyens d’y mettre fin. À l’instar de la Finlande qui, depuis 2008, voit le nombre de sans-chez-soi chuter radicalement et, concomitamment, le coût de sa lutte contre le sans-chez-soirisme diminuer significativement.

Faute de pouvoir en faire ici la longue démonstration, citons juste deux chiffres éloquents : une personne hébergée pendant un mois dans un des asiles de nuit du Samusocial coûte 2.280 € à la Région bruxelloise, et chacune des 10.000 personnes sans chez-soi de Bruxelles coûte à la Région bruxelloise la bagatelle de 41.000 € par an (selon une recherche commandée au département DULBEA de l’ULB). Des sommes considérables qui pourraient plus efficacement être dépensées pour reloger les personnes sans-chez-soi.

En un mot : il faut moins « regrouper » les associations que les orienter résolument vers le (re)logement et, par ailleurs, il faut mettre le paquet sur la prévention du sans-chez-soirisme, laquelle suppose une augmentation substantielle du nombre de logements abordables et, partant, un encadrement strict des loyers et un agrandissement du parc des logements sociaux.

Désireux d’en savoir davantage ? Il suffit 1) d’assister le 16 mars à 19h aux Halles de Schaerbeek à la conférence gesticulée « Fin du sans-chez-soirisme : généalogie » ou 2) d’assister le 23 mars à 15h à La Bellone à la master class de Juha Kaakinen, le père du « modèle finlandais », deux des 30 événements au programme de la troisième édition de L’immense festival (du 13 au 29 mars — www.immensefestival.be).

Le Syndicat des immenses

20 février 2026

[1] Preuve que cette représentation spontanée est encore bien ancrée dans les esprits, et donc que le combat est loin d’être gagné, c’est dans le chapitre Social-Santé, et non dans le chapitre Logement comme il eût été logique, que la DPR annonce que « le gouvernement renforcera la prévention de la perte de logement et renforcera des dispositifs comme les Agences Immobilières Sociales ou Housing First », deux mesures clairement étiquetées « logement » et non « social-santé » ! Qu’il s’agisse d’une erreur ou d’une étourderie, explicable par la précipitation dans laquelle a été rédigée la DPR, elle n’en est pas moins révélatrice.

[2] Si les immenses vivent comme une foncière injustice le manque d’harmonisation des pratiques des différents CPAS,
   ils s’accommodent vaille que vaille des différences de style, pratique et méthodologie des différentes associations.